Robin Verner

Ce jeudi, la députée écologiste Sandrine Rousseau a fait valoir un « droit à la paresse » contre le « parti du travail » brandi par le communiste fabien Roussel, qui brocarde par ailleurs une gauche des « allocations et des minimas sociaux ». La dispute va bien au-delà de la Nupes puisqu’il s’agit d’une querelle vieille comme la gauche.

« Je vous dis qu’on a un droit à la paresse. (…) La valeur travail c’est quand même une valeur de droite ». Le trait a été décoché ce jeudi matin par le députée écologiste élue à Paris, Sandrine Rousseau. Elle répliquait à distance au secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, qui, dans une tribune publiée mardi dans Le Monde a « assumé défendre le parti du travail ». Une déclaration lâchée une poignée de jours après avoir opposé une « gauche du travail à celle des allocations et des minimas sociaux ».

Et voilà qu’en quelques phrases, c’est tout un pan de l’imaginaire de la gauche, et des conflits qui agitent historiquement ses courants, qui s’impose à nouveau dans le débat public.

En effet, l’opposition n’a rien de dérisoire, elle déploie sous nos yeux et à nos oreilles une vaste et ancienne controverse. Face à une gauche soutenant que c’est par leur activité – et l’organisation collective qu’il permet – que les travailleurs s’émanciperont, une autre famille politique veut s’extirper définitivement d’un salariat jugé aliénant. Un duel historique jamais tranché, qui n’interdit ni les recoupements ni les considérations stratégiques, et aujourd’hui réactualisé à l’heure où les considérations écologiques et les difficultés économiques poussent à repenser notre modèle social.

Généalogie

« Droit à la paresse ». L’expression de Sandrine Rousseau elle-même n’est pas anodine, mais puise dans une généalogie intellectuelle bien identifiée. Jean-Numa Ducange, historien et co-auteur notamment de Paresse et Révolution, explique à BFMTV.com: « En 1880, Paul Lafargue publie son Droit à la paresse. C’est un texte de provocation, à une époque où un ouvrier travaille jusqu’à 50h voire plus, qui va dire qu’on doit partager le travail jusqu’à ce qu’on puisse glander, en quelque sorte ». L’ouvrage poursuit un objectif des plus sérieux pourtant.

« Ce n’est pas un appel à sortir du travail mais à réduire le temps de travail », synthétise l’universitaire.

Kévin Boucaud-Victoire, journaliste et auteur d’une Guerre des gauches plussoie et développe: « Dans son Droit à la paresse, Lafargue formule une critique de la bourgeoisie et de son rapport au travail. Il considère qu’en s’alliant notamment à l’Église, elle l’a transformé en rapport religieux. C’est ‘Travaillez, vous irez au paradis’. Pour Lafargue, il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas travailler, seulement que le travailleur a aussi le droit au repos, à l’oisiveté. »

Quand le travail est plus qu’un emploi

La thèse n’a alors – pas plus qu’aujourd’hui – rien d’évident. Car on estime déjà, dans le sillage de Marx, que le travail est l’instrument de la libération du salarié. « Après un socialisme bourgeois, le mouvement ouvrier émerge et l’un de ses mots d’ordre est : ‘La classe des travailleurs contre la classe oisive’, c’est-à-dire la classe de bourgeois détenant les moyens de production, qui ne travaillent pas par eux-mêmes et empochent la plus-value en faisant travailler les autres », resitue pour nous Kévin Boucaud-Victoire.

On en est fait d’ailleurs une affaire de fierté. Mieux, une affaire d’identité et de conscience politique. « Structurellement, le mouvement ouvrier s’est construit à travers la valorisation du travail. Il est clair que ce mouvement cherche une émancipation. Mais l’idée est d’abolir à terme le salariat, pas le travail lui-même. La fierté au travail est totalement constitutive de la mobilisation des ouvriers », étaye Jean-Numa Ducange.

Il faut dire qu’il y a un intérêt très concret à aller pointer, ou à se placer derrière sa chaîne de montage. « Avoir des structures collectives passe par le fait que la plupart des gens aient un emploi salarié, donc puissent se retrouver pour socialiser et s’organiser. Il n’y aurait eu ni CGT, ni parti sans des gens sur un même lieu, se retrouvant autour de l’idée qu’on a des intérêts communs à défendre », trace encore l’historien qui souligne que cet héritage est si fort qu’il a fourni à la gauche un puissant ADN: « Quoi qu’on en pense, ce qui fait le commun se construit autour de revendications collectives et le cœur historique de la gauche, c’est le travail ».

Du « droit à la paresse » au chômage de masse

Pour autant, le droit à la paresse, bien que minoritaire, n’est jamais évacué. Il est seulement pris en charge par des courants plus libertaires. On tient d’ailleurs là l’un des facteurs qui poussent la gauche institutionnelle – syndicats en tête – et la gauche étudiante à se regarder en chiens de faïence à partir de mai 1968 et tout au long de la décennie suivante.

Les cultures alternatives célèbrent à l’époque un farniente synonyme d’hédonisme, comme le montrent le film L’An 01, réalisé par Jacques Doillon en 1973 adapté d’une bande-dessiné de Gébé, où un simple pas de côté fait s’effondrer la société de marché, ou la chanson de Georges Moustaki justement intitulée Le Droit à la Paresse, en 1974.

La possibilité d’exister hors du cadre du travail ne tarde d’ailleurs pas à faire un retour en force. Sous des tons très sombres cependant. « C’est lié au choc néolibéral des années 1980, avec la réapparition du chômage de masse. Chômage qui n’est tenable – avec notre État-Providence avancé – que si on rétribue ceux qui ne travaillent pas », observe à nouveau Kévin Boucaud-Victoire.

Les habits neufs du monde du travail

Depuis, la forme même du travail est en crise. Entre la raréfaction des postes, le phénomène de la numérisation et même de nouvelles pratiques comme le télétravail, il change de visage vitesse grand V. D’où une certaine « perte de sens » pour le salarié d’après Jean-Numa Ducange qui y voit l’origine de la récente explosion des démissions, mais aussi une nécessité pour la classe politique de repenser le schéma.

« Certains pensent que la numérisation va faire disparaître la valeur travail », avance l’historien qui enchaîne: « Une Sandrine Rousseau dit en quelque sorte que ‘de toute façon, il n’y aura bientôt plus de travail concret et donc qu’on pourra ne rien faire une bonne partie de la journée. Et Fabien Roussel dit en quelque sorte: ‘Attention, il existe encore un travail salarié qu’il ne faut pas abandonner ».

« Les uns et les autres font en fait un pari sur l’évolution du capitalisme dans les 10 à 15 ans à venir », reprend l’auteur.

Peut-être les deux camps pèchent-ils d’ailleurs par optimisme. Car l’urgence climatique pèse déjà lourd. Et le match « travail contre paresse » recoupe un dilemme très contemporain à gauche, rendu plus aigu par la crise écologique: productivisme ou décroissance?

« Il y a une gauche pour laquelle on est sur le développement des forces productives, qui considère qu’elle doit promouvoir un modèle plus efficace que le capitalisme, avec l’idée d’une rationalisation à l’extrême », met en exergue Kévin Boucaud-Victoire qui relance: « Et il y a la critique d’une gauche plus libertaire qui estime que le progrès technique n’a pas amélioré la condition du travailleur, ou alors seulement sa condition matérielle éventuellement, mais pas morale. Il n’est pas plus libre parce qu’il travaille. Cette gauche va prôner non pas d’arrêter de travailler mais de travailler pour subsister, se tourner vers l’artisanat par exemple, et pas pour créer le plus de valeur possible. »

Stratégies

Au fond, ce sont deux sociologies qui se font face à travers cette polémique que la passe d’armes Rousseau-Roussel vient de raviver. « Fabien Roussel est élu à Saint-Amand-les-Eaux dans le Nord et s’appuie sur les classes populaires hors métropole, Sandrine Rousseau est élue à Paris et mise sur une gauche écologiste métropolitaine. Ça reflète les tensions à l’œuvre à gauche actuellement », dépeint Jean-Numa Ducange.

On assiste donc à la mise en scène de l’affrontement d’une gauche laborieuse, désespérée par les fins de mois, et une gauche déjà passée à demain. Le problème, c’est que demain paraît bien loin, surtout que l’extrême droite semble désormais tenir le chronomètre entre ses mains. « Quand certains à gauche essaient de revenir à un marxisme ou un ‘jaurèssisme’ qui dirait ‘les travailleurs avant tout’, il s’agit aussi de lutter contre le RN parce qu’il y a une dimension stratégique qu’il ne faut pas oublier », analyse Kévin Boucaud-Victoire.

« L’extrême droite monte en jouant sur ce sentiment de déclin autour du travail », prolonge Jean-Numa Ducange qui achève: « L’enjeu à gauche est de retrouver le moyen de faire du commun. Historiquement, ça s’est fait autour du travail mais comme celui-ci est en crise, l’équation est difficile à équilibrer ».

Qu’elle se donne ou non le droit à la paresse, la gauche va décidément devoir se mettre à la tâche.

Robin Verner Journaliste BFMTV

Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.

Laisser un commentaire