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Procès George Floyd : l’Amérique retient son souffle

Procès George Floyd : l’Amérique retient son souffle


C’est un silence plus impressionnant que tous les slogans. Il révèle soudain, au-dessus des centaines de manifestants recueillis, sur l’asphalte, les pales d’un hélicoptère et le klaxon du tram de Minneapolis. Il y a un instant, assis dans cette artère du centre-ville vidé par le Covid, entre les tas de neige grisâtre attaqués par le soleil tiède, ils ont écouté la litanie des 474 noms. 474 personnes tuées par la police, dans l’État du Minnesota, depuis 2000. Parfois, plusieurs se suivent, avec le même nom de famille. Hasard ? Frères ? Cousins ? À la lettre F, il y a eu George Floyd. Puis, comme abasourdie, la foule a observé une minute de silence.

C’était bien, en deux jours de mobilisation avant le procès de Derek Chauvin, le seul moment sans bruit. Les militants sont là pour en faire. Les multiples organisations, Black Lives Matter en tête, ont le talent des slogans entêtants, rythmés et rimés : « Accusez, condamnez, envoyez les flics meurtriers en prison, tout ce foutu système est complètement coupable ! » ; « Pas de justice, pas de paix, poursuivez la police ! » ; « Dites son nom : George Floyd ! » ; « Il n’y a pas de pouvoir comme le pouvoir du peuple, car le pouvoir du peuple ne s’arrête pas. »

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Le 25 mai 2020, les employés d’une supérette appellent la police : George Floyd, Afro-Américain de 46 ans, a payé un paquet de cigarettes avec un faux billet de vingt dollars. Les caméras de surveillance et les vidéos filmées par les passants montrent les deux agents qui l’arrêtent. Il est emmené de force dans la voiture de police. Derek Chauvin, 43 ans, dont 19 dans la police de Minneapolis, arrive en renfort avec l’agent Tou Thao. Il sort Floyd de la voiture de police, le plaque au sol, menotté, pose son genou sur son cou. En 5 minutes, Floyd supplie, au moins 16 fois : « Je ne peux pas respirer. » Les policiers appellent une ambulance pour une intervention non urgente (blessure à la bouche) puis urgente lorsque Floyd perd connaissance. Dans ses derniers instants, il appelle : « Mama… » Les passants crient à Chauvin d’ôter son genou, mais il le maintient une minute après l’arrivée des secours. Soit 8 minutes et 46 secondes en tout. La scène a été immédiatement postée sur les réseaux sociaux et la phrase « Je ne peux pas respirer » a été reprise par des millions de manifestants dans le monde entier. À Minneapolis, la mobilisation a tourné à l’émeute, les magasins ont été pillés. À tel point que la ville, anticipant de nouveaux troubles, a barricadé ces jours-ci le tribunal et mobilisé la garde nationale du Minnesota.

« J’ai un peu d’espoir, parce que le monde entier regarde »

Dimanche, dans le cortège, l’espoir que justice soit rendue est faible. Monique, noire, tresses rousses et longs faux cils, porte un panneau : « On est avec vous. » Elle n’a pas la légèreté de ses 17 ans : « J’espère que tous les policiers seront condamnés, pour que la famille soit un peu apaisée. Je sais que ça ne suffira pas, mais cela serait un signal fort pour beaucoup de gens. J’ai un peu d’espoir, parce que le monde entier regarde. Mais par le passé, il n’y a pas eu beaucoup de condamnations pour des violences policières. » Depuis 2000, dans le Minnesota, il n’y en a même eu qu’une seule : Mohamed Noor, d’origine somalienne, condamné à 12 ans et demi pour avoir tué une Australienne blanche en 2017.

Selena, 46 ans, noire, qui porte une bannière « Je ne peux pas respirer », a collé la liste des 474 noms sur son réfrigérateur. « J’ai peur dès que j’aperçois un policier dans la rue, dès que je conduis, tout à coup je me demande, est-ce que j’ai fait un excès de vitesse ? Est-ce que ma plaque d’immatriculation est bien à jour ? Est-ce que j’ai tourné en infraction ? Et ça ne devrait pas être comme ça, ils sont censés nous protéger et nous servir. » Nekima Levy Armstrong, avocate et militante, développe : « Ces chiffres sont d’autant plus choquants que Minneapolis se dit progressiste, mais c’est faux. On l’appelle la Jim Crow du Nord (du nom des lois raciales en vigueur dans le sud de 1877 à 1964, NDLR). Personne n’a jamais remis en question ce système raciste. » Que disent les chiffres ? Selon une étude menée par la radio locale MPR, un Noir a quatre fois plus de risque d’être tué par la police qu’un Blanc dans l’État. La colère et le désarroi s’entendent. Les accents messianiques à la Martin Luther King aussi. « Dieu a choisi de faire des villes-jumelles (surnom des villes Mineapolis et Saint Paul) le nouveau champ de bataille des droits civiques, clame Nekima Armstrong au micro. Dieu a vu les injustices, et il a décidé de tout secouer, il secoue, secoue ! Il nous faut des combattants de la prière ! Dieu est avec nous ! »

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La première phase du procès, celle de la sélection des jurés, qui devait commencer lundi, pourrait durer trois semaines. Les parties sont à la recherche d’une espèce rare à Minneapolis, un jury neutre sur la question. « Cela va être difficile étant donné que le cas a été si médiatisé, et que tant de gens ont manifesté, estime David, blanc. Et l’élément contre-intuitif, l’immunité de la police, va être expliqué aux jurés, donc c’est difficile de savoir comment ils vont réagir. » Son amie Nikita, asiatique, s’inquiète : « Il paraît même que toute personne qui connaît quelqu’un qui a manifesté est écartée. Mais qui est resté hors de ce mouvement ? Toute la ville s’est impliquée ! Ces gens, faussement impartiaux, représentent-ils Minneapolis ? »

La sécurisation de la ville éveille aussi les soupçons. « Tout le monde a vu cette vidéo, tout ce qu’ils ont à faire, c’est de faire ce qui est juste, tonne D.J. Hooker, militant. Mais quand ils mettent des barrières et des barbelés, quand ils déploient la garde nationale, quand ils sécurisent le tribunal comme une forteresse… Ils ont l’air de se préparer à ne pas faire ce qui est juste. Et on est là pour s’assurer qu’ils le fassent. Le monde entier regarde ! » Le procès « le plus important du siècle » est devenu celui de la police américaine et de ses dérives.

Overdose contre « compression du cou »

Sur le square devant le tribunal, un groupe d’amis de George Floyd est réuni. « Il a été une figure paternelle pour moi, dit Tony Clark, qui porte un blouson à son effigie. Il était très impliqué dans la communauté. Je le connaissais parce que je travaillais aussi dans la sécurité, et j’ai fait du bénévolat pour l’Armée du salut, avec lui. Il me parlait tout le temps de comment enseigner aux jeunes, c’est un type bien, il était venu pour changer de vie. » Car dans la précédente, il a purgé huit peines de prison, pour des délits mineurs. Il a aussi été accusé d’attaque à main armée.

Lorsque les débats de fond commenceront, à la fin du mois, l’accusation tentera de démontrer que Derek Chauvin avait « l’intention » de causer des souffrances, qu’il ne s’agit pas de négligence. La défense soutiendra que Chauvin a agi conformément à sa formation et que Floyd est mort d’une overdose au fentanyl, opiacé de synthèse détecté lors de l’autopsie (même si la « compression de son cou » a été identifiée comme cause de la mort). On n’en est pas là. Lundi, le juge Peter Cahill a renvoyé les parties et les jurés potentiels, dont la sélection a été reportée à ce mardi. Les chefs d’inculpation contre Derek Chauvin ne sont en effet pas définis. Il est inculpé de meurtre et d’homicide involontaire, mais un troisième chef, proche de « violences volontaires ayant entraîné la mort », fait l’objet d’un ultime recours. Le procureur général a sollicité l’avis d’une cour d’appel et le procès s’interrompt entre-temps. Les trois autres policiers impliqués, Alexander Kueng, Thomas Lane, et Tou Thao, seront pour leur part jugés ensemble en août pour « complicité de meurtre ».

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« C’est le premier jour d’un procès qui sera long et épuisant, prévoit Lisa, lundi, de Memorialize the Movement. Nous voulons montrer à la ville et à la police que nous n’avons pas oublié et que nous n’allons pas disparaître. La justice n’a jamais fait ce qu’il fallait. Nous espérons que notre mobilisation, nos manifestations seront assez fortes pour enfin apporter la justice dans ce pays. » Et s’ils estiment que justice n’est pas faite ? « Nous sommes la réflexion de notre gouvernement. Nous réagissons à ce qu’ils font. C’est une chance de réparer ce qui s’est fait dans cette ville et de créer un précédent, de dire que la police ne peut pas tuer des Noirs sans subir de conséquences. Mais s’ils se mettent du côté du meurtrier, plutôt que de celui de la personne qui demande justice, la réaction de la communauté sera très négative. »

À une dizaine de minutes du centre de Mineapolis, près de la place George-Floyd, les habitants ont créé un cimetière symbolique, avec les noms des morts sur des panneaux. Maria Roesler, une Blanche, y vient régulièrement pour que ses deux filles, 6 et 7 ans, métisses, comprennent ce qui se passe dans la communauté. Elle soupire : « J’ai vraiment peur qu’ils ne le déclarent pas coupable, parce qu’aucun policier n’est jamais déclaré coupable. Et dans ce cas, ça ira très mal. Toute la ville explosera. »


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