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Omar da Fonseca : « Sampaoli est allergique à l’humilité… »

Omar da Fonseca : « Sampaoli est allergique à l’humilité… »


Six ans après le départ tonitruant de Marcelo Bielsa, voici de nouveau l’Olympique de Marseille dirigé par un Argentin. S’il n’a pas la stature de Bielsa – idole inconditionnelle des Andes à la Pampa, en passant par le Vieux-Port et le Pays basque espagnol –, Jorge Sampaoli en revendique les idées, un certain héritage. C’est en tout cas la troisième fois que le technicien de 60 ans reprend un poste auparavant occupé par maître Bielsa. Les deux précédentes expériences ont connu des fortunes diverses (succès au Chili lors de la Copa America 2015, échec en Argentine au Mondial 2018). Nous avons demandé à Omar da Fonseca, qui commente chaque semaine les matchs de la Liga espagnole sur beIN Sports, d’analyser le style de jeu et le caractère du nouveau coach de l’OM. Si l’on en croit le spécialiste argentin, très dur avec Sampaoli, les Marseillais ne doivent pas se réjouir trop vite…

Le Point : Pochettino d’abord (au PSG), Sampaoli ensuite… Les entraîneurs argentins ont la cote en France en ce moment.

Omar da Fonseca : L’Argentine est le plus grand producteur d’entraîneurs, dans le monde entier, sur tous les continents. Même en Asie, en Inde… De façon générale, les Argentins se sont toujours exportés, en tant que footballeurs, mais pas uniquement. L’Argentin est un étranger qui est né en Argentine. Nous avons des origines très variées, nous sommes des Allemands, des Libanais, des Israéliens, des Syriens, etc. Les Argentins ont l’esprit ouvert, avec une manière de fonctionner pas très sérieuse, généralement exubérante, en faisant parfois illusion ! En fait, on suit le caractère de Maradona. Le foot est toujours lié à la passion. Ça déborde ! Je regarde toujours la télévision argentine. La quantité de temps consacrée au football est incroyable. Quand on dit qu’en France on manque de culture foot, eh bien, en Argentine, c’est l’extrême inverse : c’est la démesure ! Chez les entraîneurs argentins, il existe deux courants de pensée bien marqués. Il y a le « bilardisme », du nom de Carlos Bilardo, sélectionneur de l’Argentine championne du monde en 1986 : faire déjouer l’adversaire, catenaccio puissance 20, l’antiplaisir, l’anti-fair-play, donner des coups à l’adversaire… et le « menottisme », du nom de César Luis Menotti, champion du monde en 1978. Lui, c’est l’opposé, le lyrique.

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Quel courant de pensée le nouvel entraîneur de l’OM suit-il ?

Dans ce qu’il a tenté de faire, c’est plutôt le « menottisme ». Car Sampaoli a toujours suivi ce que fait Marcelo Bielsa, et Bielsa a plus ou moins copié Menotti. Mais quand il entraînait l’équipe d’Argentine (2017-2018), Sampaoli a dit qu’il allait jouer d’une manière et il ne l’a pas fait. Il n’a pas sélectionné les joueurs capables de jouer dans cette philosophie de jeu. C’est le gros point noir de cet homme. Sa Coupe du monde a été un désastre. En huitièmes de finale contre la France, il a joué sans attaquant ! Higuain et Agüero étaient sur le banc. Il n’a aligné que Messi et Di Maria. Il n’avait pas la connaissance de son adversaire. Quand il a entraîné au Brésil (FC Santos et Atletico Mineiro), c’était un football plus agressif, athlétique. Moins dans le côté visuel.

Que pensent les Argentins de Jorge Sampaoli ?

Après la Coupe du monde, il s’est fait démonter. Massacrer ! Les critiques étaient vraiment violentes. Je ne crois pas qu’il puisse retourner un jour entraîner en Argentine. Un journal avait écrit qu’il était le seul entraîneur capable de cabosser une Ferrari. Son passage à la tête de la sélection argentine est très négatif, et pas que pour ses résultats. Nous n’avons jamais eu d’illusions. Souvenez-vous de l’histoire d’Enzo Perez. Sampaoli avait annoncé sa liste de 23 joueurs + 7 suppléants. Les autres joueurs, non retenus, sont partis en vacances. Quelques jours avant le premier match du Mondial, Lanzini s’est blessé. Tout le monde attendait qu’il convoque l’un des 7 réservistes. Il a appelé Enzo Perez qui était en vacances ! Quand il a reçu l’appel, Perez était en train de boire des caïpirinhas dans un bar. Il a pris l’avion pour la Russie, s’est entraîné une fois… et il a joué titulaire ! Évidemment, il n’était pas dans le rythme.

Comment expliquer cette décision de Sampaoli ?

Sa ligne de conduite est de vouloir se démarquer. Il aime faire les choses différemment. Il veut montrer qu’il n’a pas de doutes. Moi qui suis en doute permanent, je trouve cela étrange. Le doute est l’essence de tout être humain. Mais Sampaoli est un personnage. Il n’est ni modeste ni discret. C’est l’opposé de Pochettino. En Ligue 1, les arbitres vont vouloir le bouffer ! Sampaoli a battu des records de cartons lorsqu’il entraînait au Brésil et au Chili [Sampaoli a d’ailleurs reçu un carton rouge lors de son dernier match à la tête de l’Atletico Mineiro il y a quelques jours, NDLR]. C’est un type qui aime le rock, qui a été engagé politiquement. Il gueule, il bouge, il est dans le spectacle permanent. Il veut donner du sens à sa passion en étant dans l’exagération. Il est allergique à l’humilité.

À vous écouter, on se dit que son caractère tempétueux peut correspondre à une ville comme Marseille et à un club comme l’OM.

Cela me gêne qu’on dise ça. Car tout ce dont on vient de parler, c’est hors football. Ce n’est pas avec ces qualités qu’il va faire jouer ensemble Thauvin et Payet ou que Mandanda cessera de faire des cagades. En 2018, j’ai assisté aux entraînements de l’Argentine, j’ai vu comment Sampaoli se comportait, souvent dans l’excès. Il gueulait face aux journalistes. Il ne veut jamais passer inaperçu. On dit que Marseille, c’est l’énergie, le soleil, la passion, etc. Mais les Marseillais ne sont pas cons ! J’espère qu’il va pouvoir faire autre chose que gueuler. Il ne faut pas réduire la grandeur de Marseille ou le football à de grands gestes. Le football est une planification collective faite par des individualités. L’entraîneur doit les faire obéir ou les faire adhérer. Je croyais que Sampaoli était un entraîneur qui faisait obéir. Je pensais qu’il avait la main ferme. Sauf qu’en équipe d’Argentine, il était soumis à la volonté des joueurs. Il leur demandait ce qu’il fallait faire.

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Le sommet de la carrière d’entraîneur de Sampaoli, c’est en 2015, quand il remporte la Copa America avec le Chili. Une première pour le Chili en près de 100 ans.

J’ai adoré le Chili de Sampaoli, c’était une équipe magnifique, avec de beaux petits joueurs : Vidal, Alexis Sanchez, Aranguiz… Mais cette équipe avait déjà été construite par Bielsa (sélectionneur du Chili de 2007 à 2011). Ce genre de talents, on ne les invente pas dans les laboratoires. On verra s’il peut faire ce travail à Marseille. Bon, on dit souvent qu’un entraîneur doit avoir une grande connaissance de son équipe, de ses joueurs, de son club… Sampaoli ne parle pas français, ne connaît pas le football français et ne connaît pas Marseille. Mais la chance sourit aux audacieux : Sampaoli en est un.

Les conflits arrivent à l’OM à la vitesse de l’éclair. Pensez-vous que l’aventure marseillaise de Sampaoli peut rapidement tourner court ?

Non, car, de toute façon, je ne crois pas que Marseille puisse terminer 3e ou 4e. Il terminera la saison, quoi qu’il arrive, et aura la possibilité de construire son équipe la saison prochaine. Je suis sceptique sur l’influence de l’entraîneur, en règle générale. Dans un orchestre, si le son n’est pas bon, vous pouvez amener le meilleur violoncelliste, le meilleur tambour ou le meilleur guitariste, ce sera mauvais. En ce moment, le son de l’équipe marseillaise manque de splendeur, de qualité. Sampaoli part de très loin. Il pourra compter sur Milik, le seul joueur vierge de toute la pollution vécue par les uns et les autres.

Vous commentez la Liga sur beIN Sports. Vous avez souvent commenté les matchs de Séville quand Sampaoli en était l’entraîneur (2016-2017). Quel souvenir en gardez-vous ?

C’était bien. Bon, quelques fois, je l’ai vu faire des changements pendant des matchs qui montraient qu’il voulait se couvrir, se protéger. Mais, dans l’ensemble, il a bien travaillé. Toutefois, Séville est un club où les entraîneurs passent et où le niveau reste le même. Il y a une structure très forte, établie par le directeur sportif, Monchi. C’est comme pour le Chili. Quand Sampaoli est arrivé, les joueurs étaient déjà là.

Si on vous comprend bien, Jorge Sampaoli n’est pas un bâtisseur. C’est pourtant ce qu’il devra faire à l’OM, non ?

La seule fois où Sampaoli a dû construire son équipe – pour la Coupe du monde 2018 –, il a montré beaucoup de carences. Mais avec un vrai directeur sportif, ça peut fonctionner. C’est Longoria [nouveau président de l’OM, NDLR] qui va faire ce travail. Si les deux s’entendent bien, ça peut être très bon… En plus, Longoria a annoncé l’arrivée d’un ou deux fuoriclasse.

Vous avez plusieurs fois évoqué Marcelo Bielsa. Sur une échelle de valeurs, placez-vous Sampaoli et Bielsa sur la même marche ?

Non ! Bielsa est une idole en Argentine. Il est adoré partout. Plusieurs clubs ont donné son nom à leur stade ou à leur centre d’entraînement. Surtout, Bielsa est le seul mec qui peut revendiquer le fait qu’il ne gagne pas. À Bilbao, c’est le roi ! Pourtant, hormis un match de fou contre Manchester en Coupe d’Europe, Bilbao n’a pas gagné grand-chose avec lui. Il n’y a pas plus de mérite que d’être ovationné pour son contenu. Si tu gagnes au loto et que tu achètes une Mercedes, c’est bien. Mais qu’est-ce que tu as fait pour l’obtenir ? Rien ! Quand on vieillit, on est de plus en plus nostalgique et romantique, et on pense à tout ce que ce putain de ballon nous a apporté. Je me souviens des Pays-Bas de 1974 et 1978, même s’ils n’ont rien gagné. Je n’aime pas trop le foot anglais, mais je regarde les matchs de Leeds [entraîné par Bielsa depuis 2018, NDLR]. Après un match, je vais dormir de la même façon selon si c’est telle ou telle équipe qui remporte le match. Les résultats ne déterminent pas ma dose de sommeil. Je vis le football comme la chose la plus importante de toutes les choses les moins importantes. Bielsa dit toujours que ce qui importe, c’est la manière d’arriver à un résultat, que c’est beaucoup plus digne que de vouloir détruire et chercher à ne pas encaisser de buts. Si une équipe gagne tous ses matchs 4-3, elle aura la pire défense, mais remportera le championnat. Je crois à ça. Vivons le football comme un divertissement, un spectacle. Quand j’entends parler de discipline et de rigidité, je cache ma tête sous la couverture ! Jouer propre, ça veut dire quoi ?

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Sampaoli a discuté avec Bielsa avant de s’engager à l’OM. Pensez-vous qu’il va essayer de jouer comme lui ?

En tout cas, Sampaoli ne cesse de répéter qu’il est dans la lignée de Bielsa. C’est l’opportunité de sa vie. Ça peut lui ouvrir de grandes portes. Ce qui est certain, c’est qu’on ne va pas s’ennuyer avec Sampaoli. Et le spectacle sera aussi en dehors du terrain ! Il peut insuffler une énergie. C’est un entraîneur audacieux qui parle de liberté et d’ambition offensive. Sampaoli entre dans le cerveau des joueurs. Il est capable de dire à Payet qu’il le trouve gros et qu’il doit courir dix fois plus pour marquer des buts.


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