"J'ai pleuré tous les soirs pendant un an": fausses couches, vraies souffrances
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De plus en plus de femmes dénoncent des non-dits, un manque d’information et une banalisation des souffrances après une fausse couche.

Juliette* était dans le TGV quand elle a reconnu les contractions. « J’ai commencé à perdre du sang, beaucoup de sang, j’avais une flaque de sang sous moi », raconte à BFMTV.com cette enseignante de 30 ans, déjà mère d’un enfant. Quand le train arrive en gare, elle a juste le temps de foncer aux toilettes. « Des morceaux sont partis dans la cuvette. Je me vidais, ça coulait en permanence. »

De passage à Paris pour motif professionnel, cette Normande appelle à l’aide des amis parisiens. « En trois messages, ils ont appris que j’étais enceinte, que la grossesse s’était arrêtée et que je faisais une fausse couche dans les toilettes de la gare Montparnasse. Je leur ai demandé de m’acheter des couches pour adulte et de venir me chercher. » La jeune femme finit par s’évanouir dans le métro.

Un événement qu’elle n’a révélé à aucun autre proche – à l’exception de son conjoint:

« J’ai peur qu’ils me jugent, qu’ils me disent qu’il ne fallait pas que je prenne le train ce jour-là, que c’est moi toute seule qui me suis mise en danger, que c’est de ma faute. J’ai honte de ce qu’il s’est passé. »

Quelques jours plus tôt, Juliette avait appris aux urgences que sa grossesse n’évoluait plus. Le médecin l’avait informée que la fausse couche pouvait s’achever naturellement dans les jours suivants – « ce sera comme des grosses règles », lui assure-t-on alors – et que dans le cas contraire, elle devrait revenir une semaine plus tard pour une aspiration (une intervention chirurgicale visant à aspirer les tissus embryonnaires, sous anesthésie générale ou péridurale).

« Je pensais que je pouvais éviter l’intervention », poursuit la jeune femme. « J’ai dit au médecin que j’avais des déplacements prévus pour mon travail et je lui ai demandé si c’était compatible, il m’a dit oui. Si j’avais su ce qui allait se passer, si j’avais su les proportions que ça prendrait, jamais je n’aurais pris le train. »

« Une forme d’indifférence »

Solitude, manque d’informations, culpabilité… Juliette n’est pas la seule à évoquer des non-dits, une forme de banalisation et une absence de prise en charge de la fausse couche. Dans une récente tribune publiée par Le Monde, le collectif « Fausse couche, vrai vécu » dénonce notamment l’usage d’une expression qui ne reflète pas la réalité de ce que vivent les femmes et invite à lui préferer « arrêt naturel de grossesse ».

« Finissons-en avec l’expression ‘faire une fausse couche’ qui culpabilise et invisibilise. Parce que rien n’est faux, et que tout est vrai. Parce que nous ne ‘faisons pas les fausses couches’, mais les subissons », écrit le collectif.

On appelle usuellement fausse couche précoce – la plus courante – un arrêt spontané de la grossesse avant la 14e semaine d’aménorrhée (ce qui correspond au premier trimestre) et fausse couche tardive un arrêt entre la 14e et la 22e semaine d’aménorrhée – soit cinq mois de grossesse, date à partir de laquelle le fœtus est viable. Au-delà, on parle de mort fœtale in utero.

« La cause d’une fausse couche isolée est rarement recherchée », admet l’Assurance maladie, qui avance « le plus souvent » un problème de développement du fœtus et des anomalies chromosomiques. Ce n’est qu’après trois fausses couches consécutives avec le même partenaire que des examens sont proposés.

Une femme sur dix a déjà fait une fausse couche, évalue une étude publiée dans la revue médicale The Lancet. © PIERRE-OSCAR BRUNET / BFMTV

Une femme sur 10 concernée

Le phénomène est très courant: une femme sur dix a déjà fait une fausse couche, évalue une étude publiée dans la revue médicale The Lancet. En France, « on estime qu’il se produit en moyenne 100.000 arrêts naturels de grossesse chaque année », indique à BFMTV.com Cyrille Huchon, gynécologue obstétricien et rapporteur des recommandations du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF).

Des chiffres « sous-estimés », nuance-t-il: « On ne comptabilise que les actes hospitaliers, par le suivi en ville. » Sur les réseaux sociaux, les groupes francophones consacrés au sujet – certains cumulant plusieurs milliers de membres – sont nombreux. Les récits y sont quotidiens.

Judith Aquien, auteure de Trois mois sous silence: le tabou de la condition des femmes en début de grossesse et co-fondatrice du collectif « Fausse couche, vrai vécu » milite ainsi pour une véritable reconnaissance des arrêts naturels de grossesse.

« Aujourd’hui, les femmes arrivent à l’hôpital pleines de l’espoir du test de grossesse positif, parfois après avoir passé des mois à essayer de tomber enceinte, et sont renvoyées chez elles sans réponse, sans explication dans une forme d’indifférence », soupire-t-elle pour BFMTV.com.

« C’était comme un accouchement »

C’est ce qu’a vécu Mélanie. Cette enseignante en reconversion professionnelle âgée de 36 ans, mère de trois enfants, n’avait aucune idée de ce qui allait se passer lors de sa première fausse couche, avant d’avoir ses enfants.

C’était il y a treize ans. Un mauvais pressentiment la pousse à se rendre aux urgences: une échographie confirme l’absence d’activité cardiaque de l’embryon. Le médecin lui dit qu’il ne voit « rien », qu’elle va faire une fausse couche, que l’expulsion se fera de manière naturelle et la renvoie chez elle. « Il ne m’a pas dit précisément ce qui allait se passer, je l’ai découvert au moment où c’est arrivé », témoigne-t-elle à BFMTV.com.

« J’étais toute seule chez moi, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Je suis allée dans ma baignoire et j’ai expulsé le sac embryonnaire. J’ai pris le truc, je l’ai mis aux WC et j’ai tiré la chasse d’eau. »

« C’était comme un accouchement », raconte-t-elle. « Les mêmes contractions de travail, les mêmes douleurs. Il a fallu que je pousse pour faire sortir la poche. À huit semaines de grossesse, c’est petit et en même temps c’est très gros. »

À l’image du cas de Mélanie, Véronique Borgel Larchevêque dénonce un manque d’informations des médecins, mais aussi des lacunes dans la formation des soignants, accompagnées parfois d’une absence d’empathie de leur part. « À l’échographie, on dit à ce femmes ‘il n’y a rien’ ou on passe directement à des mots crus en évoquant le ‘curetage’ pour ‘évacuer’ ce qu’il y a dans l’utérus », dénonce cette psychologue clinicienne spécialisée en périnatalité pour BFMTV.com.

« On leur dit ‘vous n’êtes pas la première’, ou encore ‘à votre âge vous en aurez d’autres’ ou au contraire ‘à votre âge ce n’est pas étonnant' », déplore-t-elle. « On ne dirait pas ça à quelqu’un qui est malade ou qui a un cancer. »

Elle regrette que certains soignants « ne sachent pas faire ou ne prennent pas le temps ». « On reçoit ces femmes dans les services d’obstétrique, avec celles qui vont accoucher à terme. On ne sait pas quoi faire d’elles. »

« Dans la formation, les choses ont changé », rétorque Cyrille Huchon, du CNGOF. « Depuis une dizaine d’années, les internes en gynécologie ont des formations avec des jeux de rôle, les simulations prennent de plus en plus de place. On insiste beaucoup sur l’empathie et le savoir être, ce qui n’était pas le cas quand j’ai fait mes études. »

Servane de Follin, responsable communication d’Agapa, une association spécialiste de l’accompagnement autour du deuil périnatal, évoque cependant un « décalage » entre le discours du corps médical et l’expérience de ces femmes. « Une fausse couche, c’est rarement grave médicalement et pourtant, on peut mettre des années à s’en remettre », observe-t-elle pour BFMTV.com.

« Comme si je n’avais pas le droit d’être malheureuse »

C’est le cas de Karen de Sousa, 35 ans, mère de deux enfants, qui ne parvient pas à se relever de son arrêt naturel de grossesse il y a deux ans. « Tout me ramène à cette fausse couche, tout me fait penser à ça », confie-t-elle à BFMTV.com. Ce qui est encore plus compliqué pour elle, c’est qu’elle traverse ces difficultés seule:

« Pendant un an, j’ai pleuré tous les soirs quand je rentrais du travail, quand mon mari et mes enfants dormaient. »

« Ça revient toujours par vague », poursuit-elle. « Mais je n’en parle plus, personne ne le sait, pas même mon conjoint. »

Car Karen de Sousa ne se sent pas comprise par son entourage. « On me dit: ‘tu as deux enfants en bonne santé’, ou alors ‘il vaut mieux faire une fausse couche à douze semaines de grossesse qu’à neuf mois’, mais moi je m’effondre encore plus. C’est comme si je n’avais pas le droit d’être malheureuse. »

Une femme sur dix a déjà fait une fausse couche, évalue une étude publiée dans la revue médicale The Lancet.
Une femme sur dix a déjà fait une fausse couche, évalue une étude publiée dans la revue médicale The Lancet. © PIERRE-OSCAR BRUNET / BFMTV

Comme elle, de nombreuses femmes évoquent l’impression de ne pas avoir le droit d’en parler, comme si leur souffrance n’était pas légitime. « Les trois premiers mois de la grossesse sont tabous, donc il n’est pas étonnant qu’une grossesse interrompue involontairement dans les trois premiers mois le soit également », déplore encore la psychologue Véronique Borgel Larchevêque.

Judith Aquien, du collectif « Fausse couche, vrai vécu », appelle ainsi à la mise en place de mesures d’urgence, comme la création d’une plateforme d’écoute, la proposition d’un suivi psychologique remboursé mais aussi un arrêt de travail de trois jours sans carence pour la femme et son ou sa conjointe – c’est notamment le cas en Nouvelle-Zélande.

« On peut parler d’une forme de maltraitance systémique quand on considère qu’une femme peut tout à fait être en train d’expulser son embryon sur les toilettes de son bureau et ensuite retourner travailler normalement », s’alarme Judith Aquien.

Cyrille Huchon, du CNGOF, assure pour sa part que « très souvent, les femmes bénéficient d’un arrêt de travail ». « C’est la règle », ajoute-t-il. S’il concède que « dans l’idéal » un entretien avec un psychologue devrait être systématiquement proposé aux femmes, ce n’est effectivement souvent pas le cas « par manque de moyens ».

« J’étais en train de plaider et je perdais du sang »

Une fausse couche sur son lieu de travail est pourtant loin de relever de l’exception, comme en témoigne Amélie, une avocate de 38 ans qui réside dans l’Eure. Cette mère de trois enfants n’a jamais été arrêtée lors de ses quatre fausses couches.

La dernière, il y a un an et demi, s’est produite dans des conditions difficiles, sur son lieu de travail. « J’étais au tribunal, en train de plaider, et je perdais du sang », se souvient-elle pour BFMTV.com.

« J’avais envie de hurler: ‘Je suis en train de faire une fausse couche!’ mais j’ai fait comme si de rien n’était. »

« Ma seule hantise », continue-t-elle, « c’était de perdre l’embryon pendant l’audience, parce que c’est beaucoup plus volumineux ».

Peu après, Amélie est retombée enceinte et a accouché neuf mois plus tard d’une petite fille en parfaite santé. Mais impossible de faire comme s’il ne s’était rien passé. « Je m’attendais à tout moment à ce que la grossesse s’arrête, même dans les dernières semaines. Dès que je ne sentais plus ma fille bouger, j’angoissais. J’étais en hypervigilance tout le temps. »

Il n’est pas rare qu’un arrêt naturel de grossesse ait ainsi des séquelles psychologiques, notamment sur les grossesses et les enfants à venir. Des dégâts collatéraux aussi bien sur la santé mentale, physique et sexuelle des femmes que sur leur couple, leur famille et leur travail, pointe Nathalie Lancelin-Huin, psychologue en périnatalité. Elle évoque même des cas de troubles de stress post-traumatique.

« Psychiquement, cela peut-être un long parcours », reconnaît pour BFMTV.com Nathalie Lancelin-Huin, également auteure de Traverser l’épreuve d’une grossesse interrompue: fausse couche, IMG, mort in uteri.

« Je rêve toujours d’une petite fille sans visage »

Certains récits font part de souffrances durables et à long terme. « Oui j’ai eu des enfants, mais ça n’enlève rien à ce que j’ai vécu », insiste Mélanie. « On ne remplace pas un projet d’enfant par un autre, une grossesse par une autre. »

« On ne perd pas un amas de cellules, on perd cette promesse d’enfant qui ne viendra jamais. »

Un véritable deuil, poursuit la psychologue en périnatalité Nathalie Lancelin-Huin. « Lors d’une fausse couche, il y a trois pertes: celle d’une grossesse, d’un bébé en devenir et d’une future famille dans laquelle on s’est projeté. »

Sur les réseaux sociaux, une de ces femmes exprime cet impossible deuil. « Je rêve toujours d’une petite fille sans visage », écrit-elle. « Elle me manque chaque jour de ma vie (…) je suis en deuil, la seule différence est qu’au lieu de faire le deuil de mon passé, je fais le deuil de mon avenir. »

* Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

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